La Planète Revisitée : Expéditions Guyane Française

Sur_le_terrain

Mission terrestre

Du niveau de la mer au sommet des montagnes

 

Une telle expédition ne s'envisage pas à la légère. Délimitation des problématiques scientifiques, préparation des protocoles de recherche, identification et démarchage des financeurs potentiels, mise en place de la logistique qui permettra d'accueillir, en deux mois, 84 personnes de 7 nationalités différentes (dont 63 chercheurs, techniciens et assistants locaux)... Au final, deux ans de travail auront été nécessaires au montage de cette aventure. 

Les participants de la composante terrestre de l'expédition travailleront dans huit stations réparties de 200 m jusqu'à 3700 m, chacune d'elles étant située 500 m plus haut que la précédente. 

Préparées plusieurs mois à l'avance par les membres du Binatang Research Center, les parcelles sur lesquelles seront menés les travaux ont été soigneusement choisies. À chaque altitude, trois zones de 20 m sur 20 ont été délimitées. À l'intérieur, tous les arbres d'un diamètre supérieur à 5 cm ont été repérés, étiquetés et identifiés du point de vue botanique. Les chercheurs installeront dans chaque parcelle des séries de pièges similaires, en même nombre. Grâce à elles, des protocoles de collecte standardisés pourront être menés simultanément à chaque altitude.

 

Une phyllie (un phasme-feuille)

Une phyllie (un phasme-feuille)

Une phyllie (un phasme-feuille) dans les forêts du Mont Wilhelm, à 700 m d’altitude [© Maurice Leponce, MNHN / PNI / IRD].

 

La biodiversité négligée à l'honneur

 

Si certains spécialistes des oiseaux, reptiles, grenouilles et petits mammifères feront partie de l'expédition, celle-ci est avant tout destinée à recueillir des données sur la biodiversité « négligée », celle des invertébrés, qui représentent 80 % des espèces décrites aujourd'hui et demeurent peu connus, malgré leur importance dans le fonctionnement des écosystèmes. Il s'agira surtout de dresser le portrait de ces « petites choses qui dirigent la planète », comme les qualifie le biologiste Edward Wilson. 

Les collectes raisonnées en altitude prendront place entre le 10 octobre et le 11 novembre, puis des études comparatives seront menées dans la forêt de plaine des environs de Wanang. Enfin, au cours du premier trimestre 2013, de petites équipes retourneront sur le terrain pour compléter les expérimentations. L'ensemble de ces travaux permettra de réconcilier les approches taxonomiques et écologiques. Il ne s'agira pas seulement de rendre compte des espèces présentes, mais aussi de comprendre leurs interactions : qui mange qui ? À quel endroit ?

Parmi les insectes échantillonnés, une attention particulière sera apportée à un certain nombre de groupes :

  • Aranéides  (araignées) ;
  • Coléoptères (scarabées, charançons et autres coccinelles...) ;
  • Diptères (mouches, moustiques...) ;
  • Hémiptères (punaises, cigales, pucerons...) ;
  • Hyménoptères (fourmis, guêpes, abeilles...) ;
  • Isoptères (termites) ;
  • Lépidoptères,
  • Odonates, 
  • Orthoptères.

Une fois collectés dans les camps de montagne, les spécimens seront rapportés dans une station de recherche installée à Wanang, où ils seront pré-triés avant d'être envoyés aux spécialistes collaborant à l'expédition dans les différentes institutions de la planète. Ils seront également déposés à l'Institut de Recherche sur la Forêt ainsi qu'à l'Institut national de Recherche en Agriculture de Papouasie-Nouvelle-Guinée. 

Commencera alors le véritable travail d'analyse et de recherche, qui durera des mois, voire des années, après le retour des participants à l'expédition.

Les parataxonomistes à la rescousse

 

Du point de vue logistique, chaque camp aura son propre cuisinier, deux assistants (des villageois des communautés locales) et un parataxonomiste. Les parataxonomistes (et les paraécologues) sont aux sciences naturalistes ce que les personnels paramédicaux sont à la médecine. Sans être à proprement parler taxonomistes ou écologues, ils ont été formés par des chercheurs à la systématique et à l'art de l'échantillonnage et du tri. Capables de collecter des spécimens dans la nature, ils les préparent, les photographient, identifient les familles auxquelles ils appartiennent et traitent les données ainsi obtenues afin qu'elles puissent être ultérieurement analysées par les scientifiques. Ils peuvent également conduire des expérimentations sur le terrain. Issus des communautés papoues, les parataxonomistes mettent leur connaissances de l'environnement local au service de l'expédition, et leur aide est essentielle pour la bonne marche du projet. Ils ont notamment participé à la préparation des parcelles de collecte durant les mois qui ont précédé le départ de l'expédition. 

L'implication de parataxonomistes dans les travaux scientifiques est expérimentée avec succès par le Binatang Research Center depuis de nombreuses années. Cette organisation non-gouvernementale sans but lucratif est à la fois un centre de recherche dédié à l'étude de l'écologie et des insectes des forêts tropicales humides, un centre de formation et une structure éducative visant à sensibiliser les Papouans-Néo-Guinéens (nom des habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée) aux problématiques environnementales. Fondé en 1997 et basé dans la région de Madang, le BRC permet les rencontres entre des jeunes issus de communautés forestières ou rurales et des étudiants ou des chercheurs venus de Papouasie-Nouvelle-Guinée ou de l'étranger. Ces dernières années, les travaux menés par le centre ont fait l'objet de de plusieurs publications majeures parues dans des revues scientifique prestigieuses telles que Nature ou Science.

 

Bradley Gewa, un des parataxonomistes du BRC

Bradley Gewa, un des parataxonomistes du BRC

 

Bradley Gewa, un des parataxonomistes du BRC, fait un premier tri des insectes collectés dans les forêts du Mont Wilhelm [© Olivier Pascal, MNHN / PNI / IRD].

 

 

Des conditions difficiles mais maîtrisées

 

Les participants potentiels à la mission terrestre ont été sélectionnés non seulement en fonction de leurs connaissances scientifiques, mais aussi sur un critère plus arbitraire : leur condition physique. En effet, la composante terrestre de l'expédition se tiendra dans une zone tropicale isolée, qui ne pourra être atteinte qu'après de longs périples en terrain accidenté, à des altitudes élevées. À cela s'ajouteront des conditions météorologiques parfois difficiles (chaleur ou froid, selon l'altitude, humidité...) et un hébergement spartiate. Sécurité et santé seront donc des points cruciaux de la mission. Avant le départ, les participants devront effectuer un bilan médical complet. En effet, les évacuations sanitaires se faisant en hélicoptère, le transport une personne jusqu'à une structure dotée de matériel de réanimation sera tributaire des conditions climatiques, et pourra prendre plusieurs heures. Mieux vaut donc détecter en amont de possibles faiblesses articulaires ou cardio-vasculaires ! 

Toutefois les principales difficultés ne devraient  pas être très différentes de celles rencontrées durant des trekkings en moyenne et haute montagne, et les risques se limiteront probablement aux ampoules, foulures ou entorses liées à ce type d'activité. À cela s'ajouteront les désagréments liés aux piqûres d'insectes et autres sangsues. Mais contrairement aux participants stationnés en plaine, ceux qui résideront dans les camps d'altitude seront épargnés par le paludisme, car les moustiques vecteurs de la maladie ne vivent pas au-delà de 1200 à 1500 mètres. Enfin, le matériel utilisé au cours de l'opération sera relativement léger, car les camps sont répartis sur un territoire relativement étendu, et le transport se fera à dos d'homme...